Vivre dans l’ombre d’un suicidé
23-02-2015

Vivre dans l’ombre d’un suicidé

On aura beau nous dire que le temps passe et qu’il arrange tout, le temps n’arrange rien et ne ramène pas l’être cher à la vie. Ceux qui restent après le suicide d’un enfant ne pourront jamais retrouver cette même quiétude qui les habitait. Ils ne pourront plus jamais vivre normalement, la vie normale étant devenue un grand vide qu’on essaie vainement de remplir. Une question hantera longtemps les endeuillés du suicide: pourquoi? Une question pleine de sens qui restera sans réponse. Le deuil est douloureux. L’ombre de la disparue demeure toujours là, devant soi, comme si elle voulait nous devancer en courant plus vite que nous. L’ombre est là, dans le regard d’un enfant qui grandit, dans une chanson à la télé, dans les lieux de vacances qu’on n’arrive plus à visiter, dans les moindres petits gestes qu’on ne répètera plus mais qui nous rappelle à elle au quotidien. Il n’est pas besoin de toujours pleurer pour marquer l’absence de l’autre. Le corps à lui seul se met en panique parfois pour un rien. C’est le vide de l’endeuillé qui cherche à faire le plein de ce qui n’est plus.

Pour survivre au suicide d’un enfant, ça prend de l’aide, beaucoup d’aide pour passer au travers. Cette aide, comme bien d’autres endeuillés du suicide, nous l’avons d’abord trouvée en des personnes dévouées et chaleureuses qui travaillent et donnent un temps précieux à Suicide Action Montréal.

Il y a eu d’abord Géraldine avec sa grande disponibilité d’accueil et d’écoute, un baume sur la souffrance intérieure qui nous habitait alors et qui nous habite encore aujourd’hui, après deux ans et demi. Puis, il y a eu le groupe de soutien avec lequel on pouvait partager notre tristesse et notre désarroi. Andrée et Stéphanie, deux merveilleuses personnes, ont su animer ce groupe de huit endeuillés. Le suicide fauche beaucoup trop de vies. Le suicide est tabou. Pour beaucoup de gens, il est synonyme de honte. Pourtant, quoi de plus normal que de parler de la mort de l’être qu’on a aimé et qui s’est enlevé la vie : écrire et dire ce qu’on ressent, raconter l’histoire de notre fille et son parcours de vie, partager les émotions qui nous étreignent et qui nous font parfois être autant de marbre que fluide comme la neige au printemps.

Puis, les membres du groupe repartent chacun à leur vie. Revient alors le manque de l’autre qui s’installe en nous pour y faire son nid. Il y a bien sûr la ligne d’écoute de Suicide action Montréal encore utilisée pour décompresser la machine qui s’emballe, mais cela à elle seule ne suffit pas. Il faut chercher, trouver ailleurs les ressources qui nous aideront de nouveau à surmonter ce vide qui nous assaille.

Médecins de famille, travailleurs sociaux, psychologues, sont autant de bouées de sauvetage pour naufragés à la dérive. Sans eux, sans leur écoute et leur soutien, il serait difficile d’endurer cette douleur sans pouvoir la crier, la pleurer, la nommer.

Il ne faut jamais oublier les camarades de travail et les amis qui savent eux aussi nous soutenir au jour le jour. Il faut leur parler de ce que l’on vit, de nos actions; il faut pouvoir rire avec eux, ne pas se taire. Et des actions, nous en faisons : cours de dessin, ateliers de peinture, club de marche, sorties au cinéma, au théâtre, sans compter l’écriture…

Vivre ou survivre. Peut-être que le temps nous le dira. Pour l’instant, nous nous demandons toujours pourquoi? Pourquoi notre fille s’est enlevée la vie dans une chambre d’hôpital où elle était soignée pour une dépression? Pourquoi là où on la pensait en sécurité? Comment croire à la prévention? Peut-on se sentir coupable d’avoir laissé son enfant dans un hôpital alors que d’autres se plaignent qu’on les renvoie trop vite à la maison? Si Gabrielle était encore là, elle nous dirait sans doute que les soins manquent parfois cruellement de sensibilité et d’écoute humaine, de coordination, d’ouverture et qu’il faut faire autrement. Mais cela est un autre débat.

Marc Brûlé
Danielle Bergeron