Les endeuillés par suicide
26-02-2017

Les endeuillés par suicide

Ils ne dorment presque plus. Quand, à l’aide de quelque produit chimique, ils y parviennent, un son, un effleurement ou rêve pourrait bien les réveiller. L’univers se met alors à tourner à l’envers : l’amour se tord de douleur, l’air manque aux poumons; la moindre force se fragilise; ils sont en perte de sens.

Tous les bonheurs mémorisés sont refoulés, même le miel est amer et les choses courantes coûtent un effort surhumain. Ils ne sont plus en accord avec la vie. Comment le soleil peut-il encore briller, le printemps refleurir, l’automne colorier le paysage ou l’hiver lancer du cristal? Peu de proches les entourent faute de trouver les mots ou, pire, de comprendre la profondeur des réactions qui érodent leur vie intérieure : « Ben voyons, ça fait trois mois, il serait temps que tu passes à autre chose! ». Le temps? Il s’est fracturé : il y aura un avant et un après. S’ils pleurent à tout bout de champ, ils se terrent ; si les larmes se refusent, ils ont mal au ventre, ou à la tête, ou partout à la fois. Plongés dans l’irréparable, leur conscience refuse de voguer ailleurs et leur cerveau, de penser plus loin. Ils sont figés dans le désespoir d’un autre.

Emma empêche la lumière d’entrer dans sa maison et s’en expliquera entre plusieurs sanglots. Il avait seize ans. Il jouait de la flûte, réussissait ses études, aimait une élève de sa classe qui s’en détourna. Il a laissé une lettre remplie de tendresse pour ses parents et son petit frère qui vient de découvrir l’angoisse.

Un suicide ravage la vitalité des plus proches, ébranle leur échelle des valeurs. Ce n’est pas une mort comme les autres ni un deuil classique. Un non-sens dévastateur. Les personnes touchées de près marchent en funambules au-dessus d’un gouffre. Un corps étranger obstrue leur psychisme (Erik Erikson) ; un acide érode leur espérance. Mille questions les obsèdent. Beaucoup sont en danger. S’ils ne disposent pas d’un entourage exceptionnel ou d’un thérapeute aguerri, qui les soutiendra?

Selon de vibrants témoignages puisés dans cette clientèle traumatisée, Suicide Action Montréal a développé un programme remarquable pour aider les personnes endeuillés par suicide à progresser dans leur éprouvant processus de deuil. Tout commence dans un appel téléphonique (514-723-4000), la plupart du temps suivi d’un soutien individuel face à face qui, lui-même peut déboucher sur la participation à un groupe de soutien. Des moyens simples et gratuits mis en œuvre par des employés et des bénévoles compétents dont je fais partie. Ce qui me permet de dire que la vie est infiniment plus forte que la mort et que la résilience se déploie à vue d’œil chez plusieurs participants à nos ateliers collectifs tant le programme est adéquat et, surtout, le facteur groupe puissamment thérapeutique.

Andrée Quiviger

Bénévole à Suicide Action Montréal