Vincent Graton : la renaissance d’un chef de clan
27-03-2018

Vincent Graton : la renaissance d’un chef de clan

Au premier regard ou même au second, on ne pourrait jamais penser une seconde que Vincent Graton a déjà eu des pensées suicidaires. L’oeil confiant, le bagout intelligent, la dégaine assurée, le comédien, animateur (et de plus en plus activiste) apparaît comme un homme en pleine possession de sa vie et du bonheur.
Du bonheur facile au désespoir inattendu
« C’est vrai, lance-t-il, que j’ai le bonheur facile et que je sais l’exprimer probablement parce que j’ai appris comment, en tant que comédien. Je sais très bien extérioriser un malaise dans une conversation ou un groupe, j’ai l’écoute facile et les mots qu’il faut. Par contre, quand vient le temps pour moi d’exprimer le personnel, l’intérieur, je m’aperçois que je suis quelqu’un d’assez secret. C’est sans doute là que se situe ma zone d’ombre. « 
Pourtant, pendant deux ans, Vincent Graton a plongé dans un trou noir, un « vortex de sables mouvants » comme il le qualifie lui-même, accompagné d’intenses pensées suicidaires qu’il ne savait pas comment évacuer.
« Dans ma vie, j’ai eu à croiser le parcours de plusieurs proches et amis qui se sont suicidés. Malgré ces exemples j’ai été dépourvu quand ça m’est arrivé à moi, probablement parce que je ne m’y attendais absolument pas. Même si j’avais été témoin de la chose, je ne savais pas repérer les signes chez moi. C’est pour ça que je suis maintenant très sensibilisé à l’enjeu de la prévention du suicide ».
Perdre son clan
Il a heureusement su, au moment où la dépression et les pensées d’en finir l’ont envahi, relativiser et réfléchir. Il s’est aperçu d’où venait sa plus grande vulnérabilité et, en même temps, sa plus grande force.
« Comme j’avais 2 enfants, c’était évident pour moi que je ne pouvais pas mourir même si la dissolution de la cellule familiale a amené la crise. Il faut dire que je suis un gars de gang, un homme de clan. Dès ma jeunesse, j’étais le président de mon conseil étudiant et chaque fois que je suis impliqué dans une action ou une pratique collective, c’est un peu ma vocation de prendre le clan en main. Dans cette réalité, pour moi, la famille est un absolu. Du plus loin que je me souvienne, c’est toujours la paternité qui l’emporte dans mes choix de vie, sans doute parce que j’ai eu un père très aimant et tendre. « 
Au moment où la dépression l’a frappé, Vincent venait de se séparer de sa conjointe avec qui il avait deux enfants encore très jeunes. Il a réalisé que la cellule familiale qu’il formait avec eux venait d’être détruite et qu’il ne vivrait plus jamais cette expérience de 4 personnes collées ensemble pour nourrir la vie.
« Quand mon clan, ou en fait mon idée du clan, a explosé, ma vie au complet explosait en perdant tout le sens que je lui avais donné. Des trous intenses de désespérance apparaissaient partout sur mon parcours et pour l’être d’espérance que j’ai toujours été, c’était totalement incompréhensible, j’avais perdu tous mes repères essentiels. « 
Se mettre « la face dans le vent »
Il s’est alors mis à relativiser les événements et à les mettre dans une sorte de chemin pour lequel il se fixait des termes de 2 ans pour voir l’évolution. Évidemment, comme tout le monde, il a passé la première année à ressasser tous les passages, les dates d’anniversaire, les jalons des moments qui avaient été importants. Puis, peu à peu, il a pu commencer à se reconstruire.
« Il faut dire que, comme artiste, tu as des possibilités d’utiliser cette matière-là, de puiser dans les failles et les fissures de quoi nourrir la création. Je sais écrire, je sais jouer, c’est une chance immense pour crier les bobos à travers les personnages et les mots et j’en profite autant que je peux. Quand, par exemple, on m’a offert pour « Au secours de Béatrice » de jouer une personnage particulièrement tordu et cyclothymique intense, j’ai sauté sur l’occasion d’y exprimer des extrêmes sans avoir à les vivre. « 
Il y a aussi eu cet ami qui lui a suggéré de se « mettre la face dans le vent ». Il l’a donc pris au mot et s’est offert une année de ski intense afin de « voir l’horizon » comme il le dit lui-même.
« J’ai eu la chance de pouvoir m’en sortir par moi-même mais je sais combien pour beaucoup, il faut des ressources comme Suicide Action Montréal pour les aider. »
Parler, jouer, exprimer
Aujourd’hui, vivant une deuxième union riche et heureuse, Vincent s’est retissé un clan avec maintenant 4 enfants, 2 filles et 2 fils qui ont de 11 ans à 25 ans. Quand on lui demande comment il fait pour s’assurer que ceux-ci échappent au genre de détresse qu’on retrouve souvent chez les adolescents et les jeunes adultes, il répond avec un large sourire.
« On joue beaucoup, mais pas sur un écran parce qu’aujourd’hui, dans la course folle, les gens ne se parlent plus. Les jeux de cartes, les jeux d’astuces et d’habilité ont beaucoup la cote. Un samedi sur 2, c’est clair qu’il y a toutes sortes de parties de gang dans la maison. Évidemment, on parle aussi énormément, un à un ou en petits groupes. Chez nous, aucun sujet n’est tabou et c’est certain qu’on s’exprime sur la santé mentale et la fragilité qui peut affecter certaines personnes. L’important est de nourrir l’ouverture d’esprit et la vérité personnelle de chacun. Avec 2 enfants qui vivent leur adolescence, c’est certain que ça brasse. »
Pour lui, tout se joue dans l’accueil inconditionnel et l’acceptation totale. Il veut nourrir l’estime de soi qui est essentielle dans un monde qui perd parfois son âme. Pour lui, toute crise doit être vue comme une possibilité de choisir et de grandir.
« Je me dis toujours que c’est une chance que je ne me sois pas suicidé parce que je n’aurais jamais évolué vers l’homme que je deviens. Et puis, je n’aurais pas goûté les muffins aux bleuets que mon fils Théo, fasciné par la cuisine, nous prépare tous les matins… entre autres merveilles que la vie permet. »
Si vous êtes sensible, comme Vincent, à la prévention du suicide et que vous voulez soutenir Suicide Action Montréal vous pouvez faire un don via ce formulaire.